Crise financière : les causes et les opportunités
Par Anne-Sophie Pratte • 5 nov 2008 • Categorie: Affaires, EditoConvoité par CNN, le New York Times, le Wall Street Journal, Jeremy Siegel jouit d’une solide réputation aux États-Unis. Professeur de finance à l’université de Wharton en Pennsylvanie, il a été nommé Outstanding Business School Professor par le magazine Business Week. Surnommé le sorcier de Wharton, il n’a pas eu besoin de baguette magique pour captiver les 150 personnes rassemblées dans l’amphithéâtre IBM le 24 octobre dernier, lors de sa venue dans le cadre du rendez-vous annuel des diplômés organisé par le Réseau HEC.
L’Intérêt a couvert l’événement et a obtenu une entrevue exclusive de 20 minutes avec the Wizard of Wharton. Voici l’explication de l’éminent financier à la crise financière mondiale, ses solutions et ses conseils.
« Je ne vous retiendrai pas trop longtemps : tout le monde n’attend qu’à se lancer dans l’achat d’actions! » Le mot de conclusion de Martin Boyer, directeur du service de l’enseignement de la finance à HEC, décrit avec justesse l’engouement que Jeremy Siegel a insufflé sur l’assemblée. « Now is a good time to invest » ; « Stocks have never been as cheap since late 70s »; « Bargains you get once in a lifetime ». C’est en ces termes que l’éminent financier a dépeint le marché actuel, chiffres à l’appui. Selon lui, les crises arrivent toujours en octobre; bonne nouvelle, le mois maudit tire à sa fin.
Désigné comme le meilleur professeur d’école de gestion par Business Week en 1994, Jeremy Siegel entraîne les 150 spectateurs dans un voyage au cœur des causes de la crise financière.
DES INVESTISSEURS EN APPÉTIT
En un mot, les financiers de ce monde ont acheté trop d’actifs risqués. Pourquoi? Après le 11 septembre, les taux d’intérêt sont descendus au raz du sol. L’inflation était basse et les primes de risque aussi. Dépités d’encaisser de faibles rendements sur les obligations, les investisseurs se sont demandé « How do I get more on my money? ».
Leur trouvaille : le crédit à risque adossé à l’immobilier. Gratifiés des lettres magiques AAA, ces actifs généraient un rendement supérieur, tout en affichant un risque modéré. Une cote de crédit AAA pour des placements à l’origine de l’effondrement mondial, comment est-ce possible? Les financiers ont noté que les prix de l’immobilier ne baissaient jamais. Forts de leur observation, ils ont conclu que s’ils possédaient des biens immobiliers partout dans le pays, ils étaient parfaitement diversifiés et réduisaient le risque à quasi néant.
Ils pouvaient donc se permettre de financer quiconque désirait acheter une maison : aucun danger, les institutions détenaient les bâtiments en garantie. « They just didn’t recognize we were in the greatest real estate bubble in history! », ironise Jeremy Siegel, déclenchant les rires de la foule.
Des compagnies d’assurance comme AIG ont voulu goûter à leur part du gâteau en assurant les défauts de paiement des actifs risqués. Les credit default swaps sont nés… et ont failli tuer AIG.
« CEOs are to blame! », assène le prophète de Wharton. « They showed a very poor macro judgment. They should have had the guts to take a good long term decision. »
FAILLITES MALGRÉ LES PROFITS
Selon Jeremy Siegel, les faillites des institutions financières sont plutôt inusitées : malgré l’effondrement, 95% des secteurs financiers étaient rentables, et le sont toujours à l’heure actuelle. Les mauvais placements ne représentaient que 5 % des activités financières des entreprises, et pourtant, Lehman Brothers a perdu 100% de sa valeur. Jeremy Siegel rassure la foule en précisant qu’encore aujourd’hui, la demande de ces services déborde de santé, ce qui devrait restaurer la confiance des investisseurs d’ici peu.
Et vivement qu’elle revienne, cette confiance! La méfiance des institutions financières cause bien des maux de tête aux présidents des banques centrales. Le LIBOR (London interbank offerred rate), soit le taux qui s’applique aux prêts interbancaires, se meut dans une direction opposée au taux de la réserve fédérale. Du jamais vu! La politique monétaire des taux d’intérêt a donc un impact bien réduit : les banques, rendues frileuses devant les faillites de Lehman Brothers et compagnie, ne prêtent qu’à des taux plus hauts que celui de la fed.
COMMENT SAUVER LES MEUBLES?
Restaurer le crédit. Voilà le leitmotiv du gourou de la finance. Pour ce faire, il propose de garantir les prêts interbancaires, les emprunts privés, les lignes de crédit. Jeremy Siegel va même jusqu’à préconiser l’achat d’index (stock index futures) par les banques centrales ou par le gouvernement.
Après une brève présentation de ses solutions à la crise, Jeremy Siegel enchaîne sur les opportunités d’achat dont recèle le marché. Selon lui, en excluant GM et le secteur financier, les revenus mondiaux se portent au mieux. Précisons que le secteur financier représente 40% des profits des entreprises américaines en 2007, selon Walter Kiechel, ancien rédacteur en chef de Fortune magazine. Le ratio cours bénéfice moyen, outil de choix pour les investisseurs, est descendu sous la barre de 10, alors qu’il gravite autours de 15 en moyenne sur les 130 dernières années. Le professeur de finance estime que les astres sont parfaitement enlignés pour acheter.
Le taux de chômage, l’inflation et les taux d’intérêt n’ont rien d’alarmant comparativement à leur paroxysme des années 80. Selon Jeremy Siegel, nous sommes bien loin d’atteindre l’abysse de 1929, où plus de 20 000 banques avaient fait faillite et nombre d’épargnant avaient perdu leurs dépôts. Sans oublier qu’octobre tire à sa fin!
Le professeur termine en crescendo : des graphiques montrant la hausse ininterrompue des actions depuis 1802. Un dollar investi dans le marché des actions en 1802 vaudrait aujourd’hui… 665,13 $ en termes réels. Jeremy Siegel en conclut qu’à long terme, les titres sont gagnants.
L’enthousiasme de Jeremy Siegel soulève les participants de leur siège. Une salve d’applaudissement monte dans l’amphithéâtre réchauffé par la foi du sorcier de Wharton en le marché.
Anne-Sophie Pratte Branchée sur l’actualité économique, Anne-Sophie Pratte veut faire de la finance sa spécialité pour mieux en analyser les faits saillants. L’esprit critique toujours à l’affût, Anne-Sophie défend fièrement ses valeurs sociales et morales en regard du monde des affaires. Vous pourrez lire articles, entrevues et chroniques dans la rubrique Affaires.
Envoyer un e-mail | Tous les articles de Anne-Sophie Pratte

